Peu de visiteurs le savent : la Flandre intérieure française, autour de Bailleul, fut pendant des siècles l’une des grandes régions houblonnières du pays. Cette tradition agricole, aujourd’hui réduite à quelques exploitations, continue pourtant d’alimenter une scène brassicole artisanale bien vivante, entre fermes historiques et projets de valorisation patrimoniale.
Une tradition houblonnière vieille de neuf siècles
Les traces les plus anciennes de brassage en Flandre remontent à environ neuf cents ans. Mais c’est au tournant du XXe siècle que la région a connu son âge d’or : on comptait alors environ 220 brasseries actives entre Dunkerque et Hazebrouck, sur près de 2 000 recensées dans l’ensemble des départements du Nord et du Pas-de-Calais, et près de 1 000 hectares du territoire étaient consacrés à la culture du houblon. Cette plante grimpante, dont les cônes aromatiques donnent à la bière son amertume caractéristique, trouvait dans le climat humide et les sols de la Flandre intérieure des conditions particulièrement favorables.
Le XXe siècle a ensuite vu ce paysage se réduire drastiquement, sous l’effet de la concurrence des grands bassins houblonniers européens (Alsace, Allemagne) et de la restructuration de la filière brassicole française. Aujourd’hui, la Flandre reste néanmoins le seul territoire de France où la culture du houblon perdure, à travers un nombre restreint d’exploitations qui ont fait le choix de préserver ce savoir-faire.
La Ferme Beck, gardienne du houblon à Bailleul
Sur le territoire même de Bailleul, la Ferme-brasserie Beck perpétue cette culture depuis 1996, dans la continuité d’une tradition familiale plus que centenaire. L’exploitation cultive le houblon aux côtés d’un élevage de vaches laitières et de chevaux de trait flamands, associant ainsi plusieurs facettes du patrimoine agricole régional. La bière Hommelpap (à 7 % d’alcool), brassée sur place à partir de la récolte de la ferme, ne se consomme que sur l’exploitation elle-même — une particularité qui en fait une expérience à part, loin des circuits de distribution classiques.
La brasserie Bellenaert, entre visite et dégustation
Toujours sur la commune de Bailleul, la brasserie Bellenaert propose une expérience plus complète, avec visites guidées, dégustations, boutique, restauration et hébergement. Cette diversité d’activités en fait une porte d’entrée accessible pour découvrir le processus de brassage artisanal, dans un cadre qui valorise également le patrimoine bâti local.
| Structure | Type | Activité | Accès |
|---|---|---|---|
| Ferme-brasserie Beck | Ferme familiale (houblon + élevage) | Culture du houblon, brassage de la Hommelpap (7°) | Consommation sur l’exploitation uniquement |
| Brasserie Bellenaert | Brasserie artisanale dédiée | Visite guidée, dégustation, boutique, restauration, hébergement | Ouverte au public, réservation conseillée |
| Cité de la bière (projet) | Équipement culturel (friche Nordlys réhabilitée) | Parcours muséal sur la tradition brassicole régionale | En projet, 3 500 m² |
Un projet d’envergure : la Cité de la bière en Flandre
Le territoire ne se contente pas de préserver son passé houblonnier : il investit dans son avenir. L’agglomération Cœur de Flandre porte le projet de Cité de la bière, installé sur le site de l’ancienne usine textile Nordlys, en plein cœur de Bailleul. Plutôt qu’une démolition, le projet privilégie une réhabilitation douce : façades, toitures et cheminée du bâtiment industriel de 8 000 m² seront conservées et intégrées à un ensemble plus ouvert, comprenant place publique, espaces verts et cheminements piétons. Sur 3 500 m², l’équipement doit raconter l’ensemble de la tradition brassicole du territoire, tout en dynamisant son économie, son patrimoine et son image.
La culture du houblon, un savoir-faire agricole exigeant
Le houblon (Humulus lupulus) est une plante grimpante vivace, dont seuls les cônes des pieds femelles sont récoltés pour le brassage. Sa culture exige un palissage important — les tiges peuvent grimper à plusieurs mètres de hauteur sur des fils tendus — ainsi qu’une main-d’œuvre conséquente au moment de la récolte, traditionnellement réalisée en fin d’été. Cette exigence explique en partie le recul de la culture au cours du XXe siècle, à mesure que l’industrialisation de la filière brassicole favorisait les grands bassins de production mécanisés au détriment des exploitations familiales de taille plus modeste, comme celles qui subsistaient en Flandre intérieure.
Le climat océanique humide de la région, conjugué à des sols argilo-limoneux propices, continue néanmoins d’offrir des conditions naturellement favorables à cette culture exigeante. C’est cette conjonction de facteurs agronomiques et de transmission familiale qui explique la survie, contre toute attente, d’une poignée d’exploitations autour de Bailleul alors même que la culture du houblon a quasiment disparu du reste du territoire français.
Le brassage artisanal, entre tradition et renouveau
La renaissance du brassage artisanal observée en France depuis les années 1990 a trouvé en Flandre un terreau particulièrement fertile, précisément parce que le savoir-faire et, dans une moindre mesure, la matière première n’avaient jamais totalement disparu. Les brasseries de la région, qu’elles soient adossées à une exploitation agricole comme la Ferme Beck ou conçues comme des structures dédiées comme la brasserie Bellenaert, s’inscrivent dans cette double dynamique : renouer avec un patrimoine local tout en répondant à une demande croissante pour des bières de caractère, produites en circuit court.
Cette effervescence brassicole s’accompagne généralement d’une diversification des styles proposés : bières blondes, ambrées ou brunes, parfois épicées ou vieillies, qui viennent enrichir le répertoire des bières traditionnelles régionales longtemps dominé par quelques grandes appellations du Nord et de la Belgique voisine.
Un terroir à la croisée de la France et de la Belgique
La Flandre intérieure occupe une position singulière, à la frontière entre deux traditions brassicoles parmi les plus reconnues d’Europe : la bière du Nord de la France et celle de la Flandre belge, mondialement célèbre pour la diversité et la richesse de ses styles. Cette proximité géographique et culturelle irrigue directement la production locale, tant dans les techniques de brassage employées que dans les inspirations gustatives revendiquées par les brasseurs de la région.
Cette porosité transfrontalière se retrouve également dans la carte des estaminets du territoire, où bières françaises et belges cohabitent souvent sans hiérarchie, reflet d’un bassin culturel qui n’a jamais véritablement connu de frontière en matière gastronomique.
Où déguster une bière artisanale locale
Au-delà des brasseries elles-mêmes, c’est souvent dans les estaminets de la région que l’on découvre le mieux cette production locale. Plusieurs établissements traditionnels, notamment autour de Godewaersvelde, proposent leurs propres bières brassées sur place ou une sélection de bières régionales à la carte, prolongeant ainsi le lien historique entre houblon, brassage et convivialité qui caractérise la Flandre intérieure depuis des siècles.
Informations pratiques avant de partir à la découverte
La visite d’une exploitation houblonnière ou d’une brasserie artisanale se planifie généralement à l’avance, ces structures fonctionnant le plus souvent sur réservation, notamment pour les visites guidées et les dégustations commentées. La période estivale, qui correspond à la pleine croissance des houblonnières puis à leur récolte en fin de saison, offre les meilleures conditions pour observer les champs de houblon dans leur aspect le plus spectaculaire, avec leurs hautes lignes de palissage caractéristiques du paysage agricole régional.
Visiter les houblonnières et brasseries des Monts de Flandre, c’est ainsi renouer avec une facette méconnue du patrimoine régional — un terroir agricole singulier, dont la survie tient autant à la passion de quelques familles qu’à des projets collectifs ambitieux comme la future Cité de la bière.
Un patrimoine agricole qui façonne le paysage
Les houblonnières laissent une empreinte visuelle bien particulière sur le paysage des Monts de Flandre : les hautes structures de palissage, avec leurs fils tendus sur plusieurs mètres de hauteur, tranchent avec les prairies et les cultures céréalières environnantes. Cette silhouette caractéristique, que l’on aperçoit encore autour de Bailleul, rappelle aux visiteurs attentifs qu’ils traversent l’un des tout derniers territoires français où cette culture ancienne subsiste à l’échelle commerciale.
Cette permanence agricole s’inscrit dans un paysage plus large, marqué par le bocage, les prairies et les cultures maraîchères qui caractérisent la Flandre intérieure. Le houblon y occupe une place modeste en superficie mais considérable en valeur patrimoniale, comme un marqueur identitaire fort d’un territoire qui a su préserver certains savoir-faire agricoles menacés ailleurs en France par l’uniformisation des pratiques culturales.
La transmission d’un métier entre générations
Ce qui frappe dans l’histoire des exploitations houblonnières encore actives autour de Bailleul, c’est la dimension familiale de leur transmission. À la Ferme Beck, la culture du houblon se conjugue depuis plusieurs générations avec l’élevage, dans une logique de diversification agricole qui a probablement contribué à la survie de l’exploitation là où des structures plus spécialisées ont dû mettre fin à leur activité houblonnière au cours du XXe siècle.
Cette transmission intergénérationnelle ne se limite pas au savoir-faire agricole : elle concerne également les techniques de brassage elles-mêmes, souvent conservées et adaptées au fil des décennies, entre respect des méthodes traditionnelles et intégration progressive d’équipements plus modernes permettant de garantir la régularité des productions artisanales.
Une filière courte, du champ au verre
L’un des traits distinctifs des brasseries adossées à une exploitation houblonnière, comme la Ferme Beck, réside dans la brièveté du circuit qui relie la culture du houblon à la bière servie au client. Cette proximité entre production agricole et transformation artisanale, de plus en plus recherchée par les consommateurs soucieux de circuits courts, constitue un argument fort pour la valorisation touristique du territoire, au même titre que d’autres productions locales mises en avant dans les estaminets de la région.
Cette logique de filière courte trouve un écho particulier dans le choix de certains établissements de ne commercialiser leur production que sur place, comme c’est le cas pour la bière Hommelpap de la Ferme Beck — une manière de préserver le lien direct entre le lieu de production et la dégustation, et d’inciter les visiteurs à se déplacer physiquement jusqu’à l’exploitation pour découvrir ce patrimoine gustatif.
