Pour comprendre ce qui fait la singularité du carnaval de Bailleul et de son géant Gargantua, nous avons rencontré un passionné d’histoire locale, familier des archives et des traditions du Cercle d’histoire de la ville. Entretien.
Les origines du carnaval et de Gargantua
Le carnaval de Bailleul est souvent présenté comme l’un des plus anciens du Nord. D’où vient-il exactement ?
Le carnaval, sous sa forme organisée actuelle, remonte au milieu du XIXe siècle. C’est la Société Philanthropique de Bailleul, fondée en 1852 par Émile Colpaert, qui l’a mis sur pied, avec une double vocation dès l’origine : une fête populaire et festive, mais aussi une manifestation à visée charitable. On en trouve des traces attestées dès 1853, ce qui en fait effectivement une tradition ancienne à l’échelle des carnavals du Nord de la France.
Et c’est cette même année qu’apparaît Gargantua ?
Exactement. Émile Colpaert a eu l’idée, en 1853, de créer un géant « qui ne serait pas comme les autres », selon l’expression qui circule dans les archives locales. Il a choisi de personnifier Gargantua, le personnage inventé par François Rabelais — un choix qui n’a rien d’anodin : Gargantua incarne la démesure joyeuse, l’appétit de vivre, l’esprit bon enfant. C’était une manière habile de donner au carnaval de Bailleul une figure immédiatement reconnaissable, sans se contenter de reprendre un géant historique ou religieux comme on en trouvait ailleurs.
Ce Gargantua-là, celui qu’on voit aujourd’hui dans les rues de Bailleul, est-ce le même qu’en 1853 ?
Non, et c’est là que l’histoire rejoint celle de la ville elle-même. La première effigie de Gargantua a été détruite lors des bombardements de 1918, en même temps qu’une grande partie de Bailleul disparaissait sous les tirs d’artillerie pendant la bataille de la Lys. Il a fallu attendre l’après-guerre pour qu’un nouveau Gargantua soit reconstruit, présenté au public pour le Mardi gras de 1921. Ce geste de reconstruction du géant, presque en même temps que la reconstruction de la ville elle-même, a une vraie charge symbolique : retrouver son carnaval et son géant, c’était aussi retrouver une part de son identité après la destruction quasi totale de Bailleul.
Le carnaval a-t-il toujours lieu à la même période de l’année ?
Le carnaval de Bailleul s’organise traditionnellement autour de Mardi gras, comme la plupart des carnavals catholiques d’Europe, en clôture de la période qui précède le Carême. C’est une temporalité commune à beaucoup de carnavals du Nord et de Belgique flamande, même si les dates précises varient chaque année selon le calendrier liturgique. Pour les dates exactes d’une édition donnée, mieux vaut toujours se référer au programme officiel publié par la Société Philanthropique de Bailleul plutôt qu’à une date approximative.
Gargantua dans la tradition des géants du Nord
Bailleul n’est pas la seule ville de la région à posséder son géant. Comment situer Gargantua par rapport aux autres géants du Nord ?
C’est une excellente question, parce que la tradition des géants processionnels dépasse largement Bailleul. Dans le Nord et en Flandre belge, de nombreuses villes ont leur propre géant : à Hazebrouck par exemple, on trouve Tisje Tasje, qui représente une figure locale liée à la culture flamande. Chaque géant incarne un personnage propre à sa ville — historique, légendaire ou littéraire comme Gargantua — et participe à des cortèges qui rythment la vie festive locale. C’est tout un réseau de traditions communales, chacune avec son histoire, ses codes, ses générations de porteurs, qui donne à la région une identité festive très marquée.
Qu’est-ce qui fait, selon vous, la spécificité du carnaval de Bailleul aujourd’hui ?
Sa dimension familiale, je dirais. On sent encore, dans l’organisation actuelle, cet héritage double des origines : la fête et la charité mêlées, portées par une association qui existe depuis plus de 170 ans. Ce n’est pas un carnaval standardisé ou touristique au sens où on l’entend parfois ailleurs — c’est resté un événement profondément ancré dans la vie de la commune, où Gargantua reste, encore aujourd’hui, une figure familière pour plusieurs générations de Bailleulois.
Fabrication et transmission du savoir-faire
Comment un géant comme Gargantua est-il fabriqué et entretenu, concrètement ?
C’est un savoir-faire artisanal à part entière, qui se transmet au sein des sociétés carnavalesques. Historiquement, l’ossature était en osier tressé recouverte de toile peinte, une technique héritée des géants de procession religieuse plus anciens, avant que d’autres matériaux plus résistants ne soient parfois adoptés au fil des reconstructions. Le poids et la taille de ces effigies imposent une logistique particulière pour les sorties en cortège : elles sont généralement portées par un ou plusieurs porteurs qui se relaient, une tradition qui exige une vraie préparation physique et une connaissance intime du geste, transmise souvent de père en fils au sein des familles impliquées dans l’organisation du carnaval.
Est-ce que le carnaval de Bailleul a beaucoup changé au fil des décennies ?
Dans son esprit, je dirais que non, même si les modalités concrètes ont naturellement évolué. Le cortège, les chars, la présence de Gargantua en figure centrale, l’ambiance populaire et familiale : ce sont des constantes qui traversent les décennies. Ce qui a changé, ce sont plutôt les à-côtés — l’ampleur de la communication autour de l’événement, le nombre de visiteurs venus de l’extérieur de la commune, ou encore les normes de sécurité qui encadrent aujourd’hui ce type de rassemblement public, comme pour toute manifestation festive de cette taille.
Conseils pour découvrir le carnaval
Pour un visiteur qui découvre le carnaval de Bailleul pour la première fois, que lui conseilleriez-vous ?
De ne pas venir uniquement pour « voir un géant passer », mais de prendre le temps de comprendre le contexte : l’histoire de la Société Philanthropique, la dimension charitable qui a toujours accompagné la fête, le lien avec la reconstruction de la ville après 1918. Ce sont ces couches successives d’histoire qui donnent tout son sens à l’image, par ailleurs très photogénique, de Gargantua défilant dans les rues de brique du centre reconstruit de Bailleul. Et puis, comme pour toute fête populaire authentique, le meilleur conseil reste de se mêler à la foule locale plutôt que de rester en simple spectateur extérieur.
La dimension charitable des origines existe-t-elle encore aujourd’hui, ou est-ce devenu un simple souvenir historique ?
Elle a évidemment évolué dans ses formes concrètes, mais l’esprit reste présent. À l’origine, au milieu du XIXe siècle, ce type de société philanthropique organisait des collectes et des actions de solidarité en parallèle des réjouissances carnavalesques — une façon d’associer la fête populaire à un objectif d’entraide locale, ce qui n’était pas systématique pour tous les carnavals de l’époque. Cette double vocation, festive et charitable, fait partie de ce qui distingue historiquement le carnaval de Bailleul d’autres traditions carnavalesques plus exclusivement centrées sur le seul divertissement.
Existe-t-il d’autres géants ou personnages traditionnels propres à Bailleul, en dehors de Gargantua ?
Gargantua reste incontestablement la figure centrale et la plus identifiée à Bailleul, mais le cortège carnavalesque s’accompagne traditionnellement d’autres éléments : chars décorés, groupes costumés, fanfares locales, qui viennent enrichir le défilé sans pour autant rivaliser avec la place occupée par le géant. C’est un peu la même logique que dans d’autres carnavals du Nord : un personnage totem très identifié, entouré d’un cortège plus large qui varie davantage d’une édition à l’autre.
Qu’est-ce que la découverte de Gargantua peut apprendre à un visiteur sur l’histoire de Bailleul en général ?
Beaucoup, en réalité, si on prend le temps d’y réfléchir. L’histoire de Gargantua condense, à elle seule, plusieurs strates de l’histoire locale : la vitalité associative du XIXe siècle avec la fondation de la Société Philanthropique, la tragédie de la Première Guerre mondiale avec la destruction de 1918, puis la reconstruction volontariste de l’entre-deux-guerres, dont la réapparition du géant en 1921 est un signe presque aussi symbolique que celle du beffroi reconstruit dix ans plus tard. En ce sens, suivre Gargantua dans les rues du carnaval, c’est un peu suivre le fil de toute l’histoire mouvementée de la ville.
Un patrimoine festif à découvrir sur place
Au-delà de l’entretien, le carnaval de Bailleul s’inscrit dans un ensemble de traditions populaires propres aux Monts de Flandre, où les fêtes locales, les géants processionnels et le patrimoine architectural reconstruit après la Première Guerre mondiale racontent, chacun à leur manière, l’histoire mouvementée de cette région frontalière. Pour découvrir le calendrier précis des sorties de géants et des animations, il reste recommandé de consulter les sources officielles locales, ces dates pouvant varier d’une année sur l’autre.
