De la Bailleul d’avant 1914, il ne restait presque rien en 1918. La ville, aujourd’hui connue pour ses façades de brique typiquement flamandes et son beffroi élancé, doit en réalité la quasi-totalité de son visage actuel à une reconstruction pensée et menée dans les années qui ont suivi la Première Guerre mondiale. Cette histoire, souvent méconnue des visiteurs de passage, éclaire pourtant tout le patrimoine architectural que l’on découvre aujourd’hui dans le centre-ville.
Avril 1918 : la ville anéantie en quelques jours
C’est lors de la bataille de la Lys, en avril 1918, que le sort de Bailleul bascule. La ville, prise par les troupes allemandes, se retrouve au cœur des combats et subit un déluge d’artillerie de la part des deux camps en présence. En l’espace de quelques jours seulement, Bailleul est anéantie à environ 98 %, un taux de destruction parmi les plus élevés relevés pour une ville française durant le conflit. Sa population, qui comptait plusieurs milliers d’habitants avant-guerre, se retrouve réduite à environ 6 000 âmes au sortir des combats.
Cette destruction quasi totale ne laisse debout que de rares vestiges, dont la base médiévale du beffroi, classée monument historique dès 1922 — un des seuls fragments d’architecture ancienne à avoir traversé le conflit sans être rasé.
Un choix politique et architectural : reconstruire à l’identique
Face à l’ampleur de la destruction, la municipalité conduite par Natalis Dumez a un choix à faire, comme tant d’autres villes du Nord de la France ravagées par la guerre : reconstruire à l’identique, dans l’esprit de la ville disparue, ou saisir l’occasion pour moderniser radicalement l’urbanisme et l’architecture. C’est la première option qui l’emporte à Bailleul, avec le concours de l’architecte régionaliste Louis-Marie Cordonnier, déjà connu pour son attachement à l’architecture flamande traditionnelle.
Le choix n’a rien d’anodin : il traduit une volonté de fidélité à l’histoire et à l’organisation spatiale de la ville d’avant-guerre, plutôt qu’une reconstruction fonctionnelle ou moderniste comme on en verra ailleurs en France durant la même période. Cordonnier conçoit une ville qui, dans ses lignes générales, cherche à retrouver l’esprit du vieux style flamand — façades à pignons, brique apparente, references à l’architecture communale traditionnelle des villes de Flandre.
Un style hybride, entre héritage flamand et Art déco
Le résultat de cette reconstruction, encore largement visible aujourd’hui dans le centre de Bailleul, mêle deux influences complémentaires. D’un côté, un vocabulaire architectural clairement néo-flamand, hérité des maisons de marchands et des hôtels de ville traditionnels de la région, avec l’usage systématique de la brique et des jeux de façades à pignons caractéristiques. De l’autre, des éléments Art déco, style alors en vogue durant l’entre-deux-guerres, qui viennent moderniser discrètement certains détails décoratifs sans rompre avec l’esprit régionaliste d’ensemble.
Le beffroi reconstruit, inauguré en 1932, illustre bien cette hybridation : sa silhouette générale reprend la fonction et l’échelle du beffroi médiéval disparu, mais son style néo-roman en brique jaune, choisi par Cordonnier, s’écarte assez nettement de l’architecture gothique en grès de l’édifice originel. C’est une reconstruction fidèle à l’esprit plus qu’à la lettre exacte de l’architecture perdue.
Une décennie de chantier
Loin d’être un processus rapide, la reconstruction de Bailleul s’étend sur plus de dix années, généralement documentée sur la période 1919-1934. Ce temps long s’explique par l’ampleur du chantier — reconstruire quasiment une ville entière, des habitations privées aux bâtiments publics en passant par les infrastructures — mais aussi par les contraintes économiques et administratives propres à la reconstruction d’après-guerre en France, qui touche simultanément de très nombreuses communes du Nord et de l’Est du pays.
L’inauguration du nouveau beffroi et de l’hôtel de ville en 1932 marque l’un des jalons symboliques les plus importants de cette période, sans pour autant signifier l’achèvement complet du chantier, qui se poursuit encore dans les années suivantes sur d’autres quartiers de la ville.
Une reconstruction qui dépasse le seul centre-ville
Si le centre historique de Bailleul, avec son beffroi et son hôtel de ville, concentre l’essentiel de l’attention patrimoniale, la reconstruction a en réalité concerné l’ensemble du tissu urbain de la commune : habitations privées, commerces, écoles, équipements publics ont tous dû être rebâtis quasiment de zéro. Cette ampleur du chantier explique aussi pourquoi la période de reconstruction s’étend sur plus d’une décennie, avec des priorités données d’abord aux bâtiments publics et symboliques avant que l’ensemble du bâti résidentiel ne retrouve, quartier après quartier, une physionomie cohérente.
Ce même mouvement de reconstruction régionaliste a touché, à des degrés divers, de nombreuses communes du Westhoek français dévastées par les combats de 1918, ce qui confère aujourd’hui à toute cette partie des Hauts-de-France une cohérence architecturale particulière, où la brique et les références au vieux style flamand dominent le paysage urbain, y compris dans des bâtiments qui n’ont, en réalité, pas un siècle d’ancienneté.
Les traces encore visibles de la destruction
Malgré la qualité de la reconstruction, certains indices rappellent encore aujourd’hui, pour qui sait les repérer, l’ampleur de la destruction de 1918. La base médiévale du beffroi, seul vestige architectural antérieur à la guerre resté visible dans le paysage bailleulois, constitue le témoignage le plus évident de cette rupture. Les plaques commémoratives et monuments aux morts, présents dans la plupart des villes reconstruites du Nord, rappellent également, à leur échelle, le tribut humain payé par la commune pendant le conflit, distinct de la seule destruction matérielle du bâti — une mémoire de la Grande Guerre qui se perpétue aussi loin du front, comme le montre le travail de commémoration mené dans le Doubs autour de l’Armistice du 11 novembre 1918.
Cette double mémoire — celle de la destruction et celle de la reconstruction volontariste qui a suivi — fait aujourd’hui partie intégrante de l’identité de Bailleul, une ville qui a choisi de ne pas effacer son passé flamand malgré l’anéantissement quasi total de son patrimoine bâti d’avant-guerre.
Un patrimoine de la reconstruction reconnu aujourd’hui
Ce que les visiteurs découvrent aujourd’hui en flânant dans le centre de Bailleul n’est donc pas un centre historique médiéval au sens strict, mais un remarquable exemple de patrimoine de la reconstruction, pensé et exécuté avec une cohérence architecturale rare pour l’époque. Cette spécificité, loin d’être un handicap, fait aujourd’hui l’objet d’un intérêt patrimonial à part entière, documenté notamment par l’inventaire général du patrimoine culturel des Hauts-de-France, qui recense les édifices de la reconstruction dans toute la région.
Comprendre cette histoire de destruction puis de reconstruction fidèle éclaire différemment la visite du beffroi et des rues du centre-ville : ce n’est pas seulement un décor pittoresque, mais le témoignage architectural d’une ville qui a choisi, après avoir presque totalement disparu, de renaître fidèle à elle-même plutôt que de tourner la page de son identité flamande.
Louis-Marie Cordonnier, une figure du régionalisme architectural
L’architecte auquel Bailleul doit l’essentiel de son visage actuel, Louis-Marie Cordonnier, s’inscrit dans un courant architectural plus large connu sous le nom de régionalisme, qui a marqué une partie de la reconstruction française après la Première Guerre mondiale. Ce courant défendait l’idée que les villes détruites devaient être rebâties en préservant, voire en réaffirmant, leurs caractéristiques architecturales locales plutôt que d’adopter des solutions standardisées ou modernistes venues d’ailleurs.
Cette approche s’opposait à d’autres écoles de pensée de l’époque, plus favorables à une reconstruction résolument moderne, hygiéniste et fonctionnelle, débarrassée des références historiques jugées datées. Le choix fait à Bailleul, comme dans plusieurs autres villes du Nord marquées par une forte identité flamande, illustre la victoire, au moins localement, de cette sensibilité régionaliste sur les tentations plus radicalement modernistes qui existaient également en France durant l’entre-deux-guerres.
Une reconstruction qui a façonné l’image touristique actuelle de la ville
Paradoxalement, cette reconstruction née d’une tragédie a fini par devenir, un siècle plus tard, l’un des principaux atouts touristiques de Bailleul. Les visiteurs qui découvrent aujourd’hui le centre-ville, ses façades de brique et son beffroi élancé, admirent en réalité une reconstitution architecturale cohérente, pensée dans son ensemble par un même architecte et sa volonté de fidélité au style flamand traditionnel — une cohérence urbaine assez rare pour être soulignée, et que l’on ne retrouve pas nécessairement dans des villes reconstruites selon des logiques plus fragmentées ou plus rapidement exécutées.
C’est cette cohérence, associée au classement UNESCO du beffroi, qui contribue aujourd’hui à faire de Bailleul une étape patrimoniale à part entière pour les visiteurs des Monts de Flandre, bien au-delà du seul cercle des passionnés d’histoire de la Première Guerre mondiale.
