Une vie aux fuseaux

Claire Boucher : Hélène Vandenberghe, vous enseignez aujourd’hui à l’École dentellière de Bailleul, où vous avez vous-même été formée. Qu’est-ce qui vous a conduite vers la dentelle aux fuseaux, et qu’y trouvez-vous encore après une vingtaine d’années de pratique ?

J’ai découvert la dentelle à Bailleul avec l’émerveillement très simple que suscite un coussin couvert de fils, de petites pièces de bois et d’épingles. Au départ, on croit voir un enchevêtrement. Puis on comprend que chaque geste répond à une logique précise : croiser, tourner, épingler, serrer, recommencer. Cette organisation donne naissance à une matière très fine, presque aérienne.

Ce qui me retient, c’est que la dentelle ne se laisse jamais totalement dompter. Même lorsqu’on connaît bien un point, le fil, la tension, la lumière, la qualité du dessin ou la régularité des épingles peuvent modifier le résultat. C’est un travail de patience, mais pas un travail immobile : les mains sont très actives et l’esprit l’est tout autant.

Enseigner ajoute une autre dimension. J’aime voir une débutante réussir son premier croisillon, puis reconnaître peu à peu les chemins du motif. La dentelle aux fuseaux se transmet par l’observation, l’écoute et la répétition. Elle crée aussi une sociabilité particulière : on travaille côte à côte, on échange des conseils, on compare les solutions techniques. À Bailleul, cette dimension collective est essentielle.

Claire Boucher : Pour quelqu’un qui n’a jamais vu de dentelle se fabriquer, comment décririez-vous le principe de la dentelle aux fuseaux ? Est-ce avant tout un art du dessin ou un art de la main ?

C’est les deux, et c’est précisément ce qui fait sa richesse. Le dessin préparatoire, appelé carton, indique le tracé du motif et l’emplacement des épingles. Sur ce carton, fixé à un coussin, la dentellière fait circuler des fils enroulés sur des fuseaux. Les fils se croisent et se tordent selon une succession de gestes très codifiée.

Chaque paire de fuseaux a un rôle dans la construction de l’ouvrage. Certaines paires forment le fond, d’autres dessinent les contours, les fleurs, les feuilles ou les parties plus denses. La dentellière ne suit pas seulement un modèle : elle doit anticiper le cheminement des fils, maintenir une tension égale et corriger immédiatement un décalage.

Le matériel paraît modeste, mais il demande une grande précision :

  • un carreau ou coussin de dentellière, sur lequel le carton est installé ;
  • des fuseaux, généralement en bois, parfois plus ou moins lourds selon le travail ;
  • du fil de lin, de coton, de soie ou d’autres fibres selon l’effet recherché ;
  • des épingles très fines pour maintenir les croisements ;
  • un carton perforé ou un dessin servant de guide ;
  • des ciseaux, un crochet et parfois une loupe ou un éclairage adapté.

La main réalise le geste, mais elle reste guidée par le dessin. Et le dessin, à son tour, doit être pensé en fonction des possibilités du fil. C’est pourquoi la dentelle est un véritable art textile, voisin d’autres savoir-faire du fil, comme la tapisserie d’Aubusson, un autre art populaire du tissage, même si les outils et les échelles de travail sont très différents.

Comment devient-on dentellière aujourd’hui ?

Claire Boucher : Beaucoup imaginent que la dentelle est réservée à des personnes déjà expérimentées en couture ou en broderie. Peut-on réellement commencer sans aucune connaissance préalable ?

Oui, tout à fait. Savoir coudre ou broder peut aider à se familiariser avec le fil, mais ce n’est pas une condition pour débuter. La dentelle aux fuseaux possède son propre vocabulaire et sa propre logique. On commence généralement par comprendre la tenue des fuseaux, les deux gestes fondamentaux, puis la manière de planter les épingles et de lire un petit carton.

Les premiers exercices sont volontairement simples : une bande, un galon, un fond régulier. Ils permettent d’acquérir la tension juste. C’est souvent le point le plus délicat au début : si l’on serre trop, la dentelle se rétracte ; si l’on ne serre pas assez, le dessin perd sa netteté. Avec la pratique, les mains prennent des repères et les gestes deviennent plus fluides.

À l’École dentellière de Bailleul, les cours accueillent des débutants comme des personnes confirmées. Il existe également des temps de pratique libre, très précieux pour progresser au contact des autres. Une personne peut venir pour apprendre les bases, puis avancer progressivement vers des pièces plus élaborées, en fonction de son temps, de sa patience et de ses envies.

La dentelle de Bailleul ne se réduit pas à une technique figée dans le passé. Elle est aussi un patrimoine vivant, étudié et transmis aujourd’hui. Pour approfondir son histoire, ses caractéristiques et les lieux qui lui sont liés, on peut consulter le dossier complet sur la dentelle de Bailleul.

Claire Boucher : Que conseillez-vous à une personne qui voudrait se lancer sans être découragée par la durée d’apprentissage ? Faut-il prévoir beaucoup de matériel dès le premier cours ?

Je conseille d’abord de venir voir. Observer une séance permet de comprendre que la difficulté apparente se décompose en gestes accessibles. On n’apprend pas une grande pièce florale dès la première semaine : on avance étape par étape, avec des modèles adaptés. Le plaisir vient justement de cette progression visible.

Il n’est pas nécessaire d’acheter tout le matériel immédiatement. Dans un cadre d’apprentissage, l’école peut guider les premiers choix et éviter des achats inadaptés. Un bon coussin, quelques paires de fuseaux, des épingles et du fil suffisent pour commencer un petit exercice. Ensuite, chaque dentellière constitue peu à peu son équipement selon les ouvrages qu’elle souhaite réaliser.

Il faut aussi accepter le rythme de la dentelle. Une pièce avance lentement, mais ce temps n’est pas vide : il est fait d’attention, de conversations, de corrections et de petits progrès. À une époque où tout doit aller vite, c’est peut-être l’une des leçons les plus précieuses de cette pratique.

Une histoire bailleuloise qui remonte au XVIIe siècle

Claire Boucher : La dentelle est attestée à Bailleul dès le XVIIe siècle. Pourquoi cette activité s’est-elle développée ici avec une telle force ?

Bailleul s’inscrit dans une région flamande où les arts textiles occupaient une place importante. La dentelle constituait à la fois un savoir-faire domestique, une activité professionnelle et une source de revenus. Dès le XVIIe siècle, elle s’organise aussi autour de l’apprentissage.

La première école dentellière connue à Bailleul est fondée le 31 juillet 1664 par Anne Swynghedauw. Elle est gratuite et destinée à l’instruction professionnelle de jeunes filles pauvres. Ce fait est fondamental : la dentelle n’est pas seulement un ornement ou un loisir, elle participe alors à une forme d’apprentissage économique et social pour des jeunes femmes qui disposent de peu de moyens.

L’ampleur de la production à la veille de la Révolution témoigne de l’importance de cette activité. On estime qu’environ 7 000 pièces de dentelle étaient alors produites chaque année à Bailleul, pour une longueur moyenne de 8,52 mètres. Ces chiffres donnent une idée de l’organisation nécessaire : dessinateurs, fournisseurs de fil, dentellières, intermédiaires et circuits de vente formaient tout un écosystème.

Cette histoire explique pourquoi, aujourd’hui encore, la dentelle est si fortement associée à l’identité de la ville. Il ne s’agit pas d’un symbole ajouté après coup : c’est la mémoire d’un travail qui a marqué des générations de familles.

Claire Boucher : Le XIXe siècle a-t-il été un âge d’or continu pour les dentellières de Bailleul, ou cette activité a-t-elle déjà connu des crises et des transformations ?

Il y a eu de grands moments de vitalité, mais jamais de continuité tranquille. En 1856, Euphrasie Roelant, réputée pour sa maîtrise des fuseaux, fonde sa propre école. Son établissement fonctionne jusqu’à la Première Guerre mondiale. Cette initiative montre à quel point la transmission reposait aussi sur des personnalités capables d’enseigner, de créer des modèles et de maintenir une exigence technique.

Mais le système des écoles de dentelle est fragilisé à la fin du siècle. La loi Jules Ferry de 1883, en imposant la scolarité toute la journée, désorganise profondément leur fonctionnement. Les jeunes filles ne peuvent plus consacrer autant de temps à cet apprentissage professionnel parallèle. Il ne reste bientôt que quatre ateliers pour environ 200 élèves.

Il ne faut pas interpréter cette évolution comme un simple recul de la dentelle. Elle révèle une transformation plus large de la société, de l’école et du travail. La dentelle doit alors trouver une nouvelle place : moins liée à l’apprentissage précoce des jeunes filles, davantage portée par des ateliers spécialisés, des enseignantes et, plus tard, par une volonté de sauvegarde patrimoniale.

Hélène Vandenberghe, maître dentellière, à son coussin de dentelle aux fuseaux dans l'atelier de l'école de Bailleul.
Hélène Vandenberghe, maître dentellière, dans l'atelier de l'École dentellière de Bailleul.

L’école reconstruite et la transmission d’un savoir-faire

Claire Boucher : La Première Guerre mondiale a profondément touché Bailleul. Comment l’école dentellière a-t-elle pu renaître après les destructions de 1914-1918 ?

La guerre a été une rupture majeure. Les destructions ont bouleversé la ville et ses activités. Pourtant, la reconstruction de Bailleul ne s’est pas limitée aux bâtiments : elle a aussi concerné les savoir-faire et la vie culturelle. En 1923, le maire Natalis Dumez acquiert un terrain afin de reconstruire une école dentellière.

La nouvelle école est inaugurée le 9 octobre 1927. C’est un bâtiment néo-flamand conçu par l’architecte Berlet, dont l’architecture affirme aussi l’attachement de Bailleul à son identité régionale. Sa création bénéficie du mécénat américain de William Nelson Cromwell, qui soutient la renaissance de la dentelle bailleuloise.

Cette reconstruction est particulièrement émouvante lorsqu’on la replace dans l’histoire de la ville. Elle exprime une volonté de ne pas laisser disparaître un métier transmis depuis des siècles. Pour comprendre le contexte urbain et humain de cette période, il est utile de découvrir la reconstruction de Bailleul après 1918.

L’entre-deux-guerres confirme d’ailleurs cette relance. Les dentellières de Bailleul participent aux expositions de Paris entre 1933 et 1936, obtiennent trois titres de Meilleures ouvrières de France, ainsi qu’un grand prix à Bruxelles en 1935 et à Paris en 1937. Ce sont des reconnaissances importantes, qui placent le travail bailleulois dans le paysage des arts décoratifs et des métiers d’art.

Claire Boucher : Que représente aujourd’hui l’École dentellière de Bailleul, également appelée Maison de la dentelle ? Est-elle seulement un lieu de cours ?

C’est bien davantage qu’une salle d’apprentissage. L’École dentellière de Bailleul est un lieu de transmission, de rencontre et de découverte. Elle accueille des visiteurs, propose des cours pour débutants et confirmés, et permet aussi la pratique libre. Cela signifie que des dentellières plus autonomes peuvent venir travailler, échanger et continuer à progresser dans un environnement adapté.

La présence d’une école municipale est essentielle. Elle donne au savoir-faire une place visible dans la ville et garantit que la dentelle ne soit pas réservée à des collections ou à des démonstrations ponctuelles. On peut y apprendre réellement, prendre le temps de comprendre les techniques et rencontrer des personnes qui les pratiquent.

L’école se trouve au 6 rue du Collège, 59270 Bailleul. Pour connaître les horaires de visite, les cours ou les modalités d’inscription, il est préférable de contacter directement la Maison de la dentelle au 03 28 50 06 16. Cette prise de contact permet aussi de savoir quel créneau correspond le mieux à son niveau et à son projet.

Le geste technique, entre rigueur et création

Claire Boucher : Combien de fuseaux faut-il pour réaliser une dentelle, et qu’est-ce qui rend certains motifs beaucoup plus difficiles que d’autres ?

Le nombre de fuseaux dépend entièrement du modèle. Pour un petit exercice d’initiation, quelques paires peuvent suffire. Mais une pièce plus complexe peut mobiliser plusieurs dizaines, voire un très grand nombre de fuseaux. Ce qui compte n’est pas seulement leur quantité : c’est la capacité à savoir quelle paire doit passer devant, derrière, à droite ou à gauche, sans perdre le fil du dessin.

Les difficultés viennent de plusieurs éléments. Les fonds ajourés demandent une régularité absolue, car la moindre différence de tension se voit immédiatement. Les motifs figuratifs ou floraux exigent de suivre des contours parfois très sinueux. Les changements de densité, les cordonnets qui soulignent un dessin, les remplissages et les raccords entre les parties réclament une vraie lecture technique.

Une dentellière expérimentée n’agit jamais mécaniquement. Elle surveille la cohérence de l’ensemble : la largeur de l’ouvrage, le relief, l’équilibre des motifs et l’aspect du fil. Pour une présentation générale des principes de cet art, la page Wikipédia sur la dentelle aux fuseaux peut constituer un premier repère, avant de venir observer le travail en situation.

Claire Boucher : Comment évalue-t-on la valeur d’une pièce de dentelle ? Est-ce une question de dimensions, de finesse ou de temps passé ?

Ces trois critères comptent, mais aucun ne suffit seul. Une grande pièce peut être relativement simple si elle repose sur un motif répétitif. À l’inverse, un petit ouvrage très fin, avec un dessin complexe et de nombreux changements techniques, peut demander énormément d’heures de travail.

La qualité du fil joue également un rôle. Un fil très fin demande plus de précision et révèle davantage les irrégularités. La netteté du dessin, la régularité de la tension, la finesse des points, la qualité des finitions et l’état de conservation sont aussi déterminants. Pour les pièces anciennes, l’origine, la période, le modèle et la documentation disponible ajoutent une dimension historique.

Mais il y a une valeur qui ne se mesure pas seulement en prix : celle du temps et de la maîtrise accumulée. Une dentelle raconte les gestes de la personne qui l’a réalisée. Quand on regarde une pièce de près, on peut souvent percevoir la discipline nécessaire à sa fabrication, ainsi que les choix techniques qui lui donnent son caractère.

Élèves de l'École dentellière de Bailleul travaillant aux coussins autour de cartons de dentelle.
À l'École dentellière, les gestes se transmettent de main en main.

La dentelle au musée et dans les collections

Claire Boucher : Que peuvent apprendre les visiteurs en regardant des dentelles anciennes dans un musée ? Est-ce différent d’assister à une démonstration à l’école ?

Les deux approches se complètent. Une démonstration montre le mouvement : le bruit léger des fuseaux, les mains qui se déplacent, le rôle des épingles, le rythme de travail. Elle rend la technique concrète. Au musée, on peut davantage prendre le temps d’observer le résultat, les motifs, la finesse d’un réseau ou la composition d’une pièce.

Les collections permettent aussi de replacer la dentelle dans son contexte. Une bordure, un col, une pièce d’habillement ou un élément décoratif ne disent pas seulement quelque chose d’une technique : ils parlent des usages, des goûts, des modes et des échanges d’une époque. Ils rappellent que la dentelle pouvait être un objet de prestige, mais aussi le produit d’un travail patient et souvent peu visible.

À Bailleul, les collections du musée Benoît-De-Puydt offrent un autre regard sur le patrimoine local et les arts décoratifs. Pour une dentellière, voir des pièces anciennes est toujours instructif. On y cherche les détails : la manière dont un motif est raccordé, la finesse d’un contour, l’organisation d’un fond. Ces observations nourrissent aussi le travail contemporain.

Claire Boucher : La transmission passe-t-elle uniquement par la fidélité aux anciens modèles, ou les dentellières peuvent-elles aussi créer ?

La tradition n’interdit pas la création ; elle lui donne des bases solides. Pour inventer un motif ou adapter une forme, il faut comprendre comment les fils se déplacent, comment un dessin peut être traduit en carton et comment les points vont tenir ensemble. La maîtrise des modèles anciens donne ce vocabulaire technique.

Certaines personnes aiment reproduire des pièces patrimoniales, d’autres préfèrent travailler des objets plus contemporains : marque-pages, bijoux textiles, petits panneaux décoratifs ou accessoires. L’important est de respecter la cohérence du geste et la qualité de l’exécution. La dentelle peut évoluer sans renier son histoire.

Cette idée de savoir-faire vivant se retrouve dans d’autres traditions flamandes. La transmission se fait par la pratique, par l’apprentissage collectif et par la rencontre entre générations, comme dans le carnaval et les géants, autre savoir-faire transmission. Dans les deux cas, le patrimoine n’existe vraiment que lorsqu’il est encore porté, raconté et partagé.

Une tradition qui reste vivante

Claire Boucher : Quel regard portez-vous sur l’avenir de la dentelle de Bailleul ? Craignez-vous que ce savoir-faire devienne seulement un souvenir patrimonial ?

Je pense qu’il faut être lucide : la dentelle aux fuseaux demande du temps, de la concentration et une transmission suivie. Elle ne peut pas survivre uniquement grâce à des vitrines ou à des commémorations. Il faut des lieux où apprendre, des personnes pour enseigner et des curieux prêts à essayer.

Mais je suis optimiste, car les motivations des élèves sont variées. Certaines personnes viennent pour préserver une tradition familiale ou locale. D’autres recherchent une activité manuelle exigeante, loin des écrans. D’autres encore sont attirées par le dessin, le textile ou l’histoire des arts décoratifs. Cette diversité est une force.

L’avenir dépend aussi de notre capacité à montrer que la dentelle n’est pas réservée à une élite ni à une génération. On peut commencer adulte, pratiquer à son rythme, réaliser de petits ouvrages et progresser longtemps. La tradition bailleuloise a traversé les siècles, les réformes scolaires, la guerre et la reconstruction. Elle a toujours trouvé de nouvelles manières de se transmettre.

Idées reçues

La dentelle aux fuseaux est un loisir réservé aux retraitées : faux. Les cours accueillent des personnes d’âges et de parcours variés, y compris des débutants adultes.

Il faut savoir coudre avant de commencer : faux. La dentelle possède ses gestes propres et s’apprend progressivement.

Tous les ouvrages demandent des centaines de fuseaux : faux. Certains exercices d’initiation se réalisent avec un nombre limité de paires.

La dentelle de Bailleul est uniquement une tradition ancienne : faux. Elle repose sur une histoire ancienne, mais elle est toujours enseignée et pratiquée.

Une pièce de dentelle est forcément fragile : vrai, avec nuance. Elle demande des précautions de conservation, mais une dentelle bien réalisée et bien entretenue peut traverser le temps.